Raïhanyat,

Le Site Officiel De Mohamed Saïd Raïhani

 

  

                                                                                                                                   

La Micronouvelle au Maroc :

Plumes pionnières et extraits traduits

 

 

 

1. Introduction

La culture marocaine à l’époque précoloniale s’est largement consacrée à la théologie et aux entreprises militaires. La littérature médiévale étudiée aujourd’hui dans les écoles et universités marocaines n’est pas à proprement parler marocaine. Il s’agit plutôt d’une littérature andalouse qui a migré vers le Maroc médiéval, portant avec elle l’héritage arabo-islamique après la chute de l’Andalousie sous contrôle espagnol à la fin du XVe siècle.

Depuis que l’identité culturelle du Maroc s’est affirmée et que des poètes notables ont émergé — comme Abderrahman El Mejdoub (XVIe siècle), Sidi Bahloul Shergui (XVIIe siècle) et Sidi Kaddour El Alami (XIXe siècle), dont beaucoup étaient spécialisés dans la poésie mystique et utilisaient l’arabe dialectal comme outil linguistique —, le pays a connu une évolution littéraire importante. Toutefois, pendant la période coloniale (1912-1955), les Marocains ont subi un choc civilisationnel. Ils ont pris conscience de leur retard historique et de la nécessité de relever deux défis : libérer leur pays de la colonisation franco-espagnole et adopter les meilleurs aspects de la civilisation occidentale comme base de leur projet postcolonial.

Par conséquent, de nombreux domaines du savoir ont été importés, notamment les sciences. Certaines sciences sociales et humaines, d’abord censurées ou réprimées à cause des tensions avec les autorités coloniales, ont ensuite été réintroduites sous de nouvelles formes, comme le théâtre, ou introduites pour la première fois, comme le roman et la nouvelle. Soixante ans plus tard, le Maroc est devenu le centre de la nouvelle littéraire en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Cette reconnaissance s’est renforcée avec l’adoption d’un nouveau genre narratif encore rare ailleurs : la micronouvelle.

La légende moderne raconte qu’Ernest Hemingway — peut-être dans un bar comme le Harry’s Bar ou le Luchow’s — aurait parié avec des amis qu’il pouvait les faire pleurer avec une micronouvelle de seulement six mots. S’il gagnait, chacun devrait lui donner dix dollars. La micronouvelle en question : « À vendre : chaussures bébé, jamais portées. »

Il remporta le pari. Deux victoires en une : dans le bar, il gagna de l’argent ; en littérature, il se forgea une réputation de pionnier de la fiction ultra-courte.

Cette micronouvelle peut être interprétée ainsi : après neuf mois de grossesse, la mère, en regardant son nouveau-né — mort-né ou handicapé — et les petites chaussures achetées qu’il ne portera jamais, ressent une profonde déception. Elle décide donc de les vendre, avec ce message : « À vendre : chaussures bébé, jamais portées. »

Ce fut la première très courte micronouvelle de Hemingway, et la première micronouvelle jamais écrite, restée longtemps un simple défi littéraire archivé. Ce n’est qu’à la fin des années 1950 et au début des années 1960 que le monde a vu fleurir cette graine narrative, notamment en Amérique latine. Ensuite, cette expérience s’est propagée dans d’autres régions du monde, y compris le monde arabe (Syrie, Irak, Égypte, Libye, Arabie saoudite, et Maroc).

Aujourd’hui, un siècle après sa création, où en est la micronouvelle ? Se distingue-t-elle vraiment des autres genres, types de textes et formes littéraires ? Est-elle accueillie favorablement dans le monde ? Pourquoi les écrivains marocains se tournent-ils vers la micronouvelle ? Pourquoi le Maroc est-il considéré comme la capitale de la micronouvelle dans le monde arabe ? Et la micronouvelle marocaine apporte-t-elle une valeur ajoutée à ce genre à l’échelle mondiale ?

 

2. Géographie littéraire de l’Afrique du Nord

Les lecteurs curieux, désireux d’élargir leur champ de recherche dans les sciences humaines, se pencheront sur des ouvrages comme Cultural Geography de Mike Crang (1998), Political Geography de Peter Tyler et Colin Flint (2000), ou encore The Geography of Thought de Richard E. Nisbett (2004). Ces ouvrages, qui permettent d’examiner les géographies de la culture, de la pensée et de la politique, ouvrent également la voie à la discussion autour de la géographie littéraire et de la géographie critique, tout en reconnaissant l’existence de sous-champs comme la géographie poétique, dramatique, narrative, et d'autres formes mineures.

Dans ce contexte, la littérature nord-africaine, du Maroc à l’ouest jusqu’à l’Égypte à l’est, a connu une diversité de genres et de formes littéraires pendant sa renaissance. Toutefois, si la littérature égyptienne — depuis le IXe siècle jusqu’à nos jours — s’est épanouie dans presque tous les grands genres littéraires connus à l’échelle mondiale, la littérature du Maghreb a plutôt tendance à se spécialiser.

Au Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Mauritanie), chaque pays s’est spécialisé dans un genre littéraire particulier, tout en laissant subsister d’autres genres à un niveau moindre. Ainsi :

L’Algérie est renommée pour le roman, avec des auteurs prestigieux comme Assia Djebar, Tahar Ouettar, Waciny Laredj, Ahlem Mosteghanemi, entre autres ;

La Tunisie brille dans la poésie en arabe classique, avec des figures marquantes comme Abou el Kacem Chebbi ;

La Mauritanie, surnommée le « pays du million de poètes », se concentre sur la poésie en arabe dialectal ;

Le Maroc est célèbre pour la nouvelle, avec des écrivains comme Mohamed Choukri et Mohamed Zefzaf, et aujourd’hui pour La micronouvelle— une forme narrative en pleine croissance au Maroc, mais aussi en Égypte, en Syrie, en Irak et en Arabie saoudite.

 

3. Le Maroc, capitale de la fiction courte en Afrique du Nord

Le Maroc reste la capitale incontestée de la fiction courte et de la micronouvelle en Afrique du Nord. Les statistiques montrent qu’environ 600 recueils de nouvelles ont été publiés au Maroc entre les années 1950 et la première décennie du troisième millénaire. À titre de comparaison, le Maroc en publie deux fois plus que l’Algérie ou la Tunisie.

Ce prestige littéraire s’appuie sur l’engagement d’écrivains et d’écrivaines qui se sont consacrés à la nouvelle au cours des soixante dernières années, avec des objectifs qui ont évolué au fil des époques : nouvelle contre les traditions littéraires dépassées, nouvelle contre la colonisation, nouvelle contre la société de classes, et aujourd’hui, nouvelle face aux défis de la vie moderne.

La nouvelle est apparue pour la première fois dans la littérature marocaine à la fin des années 1940, avec Abdelmajid Benjelloun, écrivain talentueux né en Grande-Bretagne. Il s’installe au Maroc, son pays d’origine alors sous occupation française. Ses nouvelles ont contribué à éveiller un sentiment patriotique, qui atteindra son apogée au milieu des années 1950 avec la déclaration d’indépendance.

Après l’indépendance, la nouvelle marocaine, surtout dans les années 1960, s’est progressivement détournée du patriotisme pour rejoindre les mouvements progressistes, les partis de gauche et les syndicats, dans leur lutte contre la société de classes, le capitalisme et l’impérialisme. Les figures marquantes de cette époque sont Mohamed Choukri, Driss El Khouri, Abderrahmane Tazi, et Mohamed Zefzaf.

Dans les années 1970, une nouvelle génération d’écrivains apparaît, comme Ahmed Bouzeffour, qui rejette les anciens symboles et slogans, et s’oriente vers une exploration intérieure, se spécialisant dans le monde des rêves, les racontant et les analysant.

Dans les années 1980 et 1990, pour la première fois, des voix féminines sont attendues pour équilibrer et démocratiser le genre au Maroc. Parmi ces écrivaines : Zahra Ziraoui, Rabia Raihane, Zohra Ramij, et bien d’autres.

 

3.1. La micronouvelle au Maroc

Avec la première décennie du nouveau millénaire, deux chocs ont secoué le paysage de la nouvelle marocaine. Le premier choc est venu d’une nouvelle génération de nouvellistes (Mohamed Saïd Raïhani et une cinquantaine d’autres auteurs) militant pour l’importance d’aborder les trois clés manquantes de la littérature marocaine : le rêve, la liberté et l’amour.

Le second choc est venu de nouveaux écrivains s’identifiant comme micronouvellistes, revendiquant ce genre comme leur spécialité littéraire. Parmi ces noms figurent Abdallah Mouttaqi, Ezzeddine Maazi, Hamid Rakkata, Hassan Bertal, Smail El Bouyahyaoui, Saadia Bahadda, et bien d’autres encore.

Abdallah Al-Mouttaqi, pour commencer, est un micronouvelliste marocain, né en 1961 à Fkih Ben Saleh. Il a publié al-Kursī al-Azraq (La Chaise Bleue) en arabe en 2005.
Le deuxième micronouvelliste, Ezzeddine Maazi, est né en 1960 à Sidi Ismaïl, près d’El Jadida. Il est l’auteur de Ḥubb ʻalá ṭarīqat al-kibār (L’amour à la manière des grands, 2006) et de Qubulāt fī al-Hawāʼ (Baisers dans l’air, 2011).

Il y a aussi Hamid Rakkata, originaire de Khénifra, auteur de Dumūʻu Farāshah (Les Larmes d’un papillon, 2010).

Hassan Bertal, de la même génération, est né à Casablanca. Il a publié plusieurs recueils de micronouvelles en arabe : Abrāj (Signes du zodiaque, 2006), Qaws quzaḥ (Arc-en-ciel, 2009), Samfūniyat al-Babbaghāʼ (Symphonie du perroquet, 2012), entre autres.

Un autre auteur notable est Smail El Bouyahyaoui, qui a publié : Ashrabu Wamīḍ al-Ḥibr (Je bois l’éclat de l’encre, 2008), Ṭūfān (Déluge, 2009) et Qaṭf al-Aḥlām (Cueillir les rêves, 2010).

Plusieurs femmes écrivaines marocaines ont également adopté la micronouvelle comme forme narrative, dont Saadia Bahadda, auteure de Waqqa’a Mtidadahu Wa Rahal (Il a signé sa prolongation et est parti, 2009) et Wayk, Mudda al-Baṣar! (Oh, jette un œil !, 2013).

Enfin, Mohamed Saïd Raïhani est un écrivain marocain, auteur de plus de trente ouvrages dans les domaines de la traduction, de la critique littéraire, de la littérature comparée et de la fiction. Membre de l’Union des écrivains marocains, il est titulaire :

D’un doctorat en études de traduction de l'École Supérieure Roi Fahd de Traduction (Tanger, 2023),

D’un master en écriture créative (littérature anglaise) de l’Université de Lancaster (Royaume-Uni, 2017),

D’un master en traduction, communication et journalisme de l’École Supérieure Roi Fahd (Tanger, 2015),

D’une licence en littérature anglaise de l’Université Abdelmalek Essaâdi (Tétouan, 1991)...

 

4.1. Exemples de micronouvelles marocaines

4.1.1. Quatre micronouvelles de Saadia Bahadda

4.1.1.1. Accusation (Tuhmah)
La fumée s’éleva progressivement au-dessus de Rome.
Ils accusèrent Néron, qui n’était ni sage ni fou.
Demandez à Tacite, il vous dira la vérité :
« C’est Rome qui a mis Néron en feu. »

 

4.1.2. Moulin (Ṭāḥūnah)
Au début, il faisait tourner le moulin selon son humeur.
Maintenant, c’est le moulin qui le fait tourner selon la sienne.

 

4.1.3. Oubli (Nisyān)
Autrefois, tu jouais ton jeu préféré, glissant sur les mots.
Aujourd’hui, ce sont les mots qui glissent hors de ta tête.

 

4.1.4. Il a signé sa prolongation et est parti (Waqqa’a Mtidadahu wa-Raḥal)
Il passa devant elle, la regarda dans les yeux et la fit plonger dans les siens.
Elle passa devant lui, lui sourit et lui arracha un sourire.
Depuis, il ne passe plus.
Elle posa la main sur son ventre et comprit qu’il avait signé sa présence… et était parti pour toujours.

 

 

4.2. Deux micronouvelles d’Ezzeddine Maazi

4.2.1. La pluie dans le jardin (Maṭar fī al-Ḥadīqah)

Avec son stylo bleu, son crayon, sa règle, des cerises et son cahier blanc à couverture jaune sur la table, la petite écolière affûte son esprit et ses nerfs pour écouter la maîtresse assise sur sa chaise en cuir :
« Séance d’arts plastiques pour les élèves de troisième année. Nous allons apprendre à dessiner les nuages, la pluie, et la formation des mares et marécages par hachures inclinées à l’aide de crayons de couleur... »

La fillette, appliquée, taille son crayon et se penche pour tracer ligne après ligne, cercles fermés, points, courbes, arbres, fruits... coloriant tour à tour avec ses crayons de couleur qu’elle aiguise un à un.
Tout en haut de la feuille, une vaste mer bleue. Ailleurs, un point d’interrogation. Elle dessine ce qui lui traverse l’esprit.

La maîtresse se lève, se place devant le tableau pour expliquer les techniques de dessin, puis passe dans les rangs pour observer les œuvres de ses élèves.

Sur la feuille, il pleut si fort que la petite fille en devient très triste.
Son dessin est taché de ses larmes.
Elle pleure la destruction des maisons, l’effondrement des immeubles, et la dispersion des fleurs dans le jardin...

 

4.2.2. La peinture d’Ismaën (Lawḥatu Ismāʻīn)
Le petit Ismaën était assis devant l’étrange peinture, méditatif.
C’était une œuvre d’un peintre ayant laissé un espace vide avec un carré noir en son centre.
Il se mit à chanter.
Il regarda à droite, puis à gauche pour voir si quelqu’un faisait attention.
Soudain, il eut le vif désir d’entrer dans cet espace vide que le peintre avait laissé.

 

 

4.3. Trois micronouvelles de Mohamed Saïd Raïhani

4.3.1. Révolution (Thawrah)

« Vive Pougatchev, chef de la révolte des paysans ! »
« Vive Pougatchev, leader des paysans rebelles ! »
« Vive Pougatchev ! Vive Pougatchev ! » criaient les trente mille paysans révoltés contre la politique de l’impératrice Catherine II.

Ils brandissaient leurs fusils derrière Pougatchev, un déserteur de l’armée qui prétendait être le véritable empereur, que l’on croyait assassiné par Catherine II. Les partisans de Pougatchev étaient de pauvres fermiers qui croyaient à ses promesses : abolir le système féodal, libérer les serfs, et remettre aux paysans les terres qu’ils cultivaient.

Monté sur son cheval, Pougatchev menait le cortège vers les grandes villes, confiant dans sa force, la loyauté de ses compagnons, et la bénédiction des moines rencontrés en chemin.

Soudain, il descendit de cheval, terrifié, fuyant parmi les rochers et les herbes des vallées, cherchant un abri... poursuivi par ses propres partisans, qui avaient appris que Catherine II offrait une récompense légendaire à quiconque lui remettrait Emelian Ivanovitch Pougatchev, mort ou vif.

 

4.3.2. Révolution de Job (Ayyūb)

L’homme pousse une charrette où un bébé hurle de faim — son biberon est vide :
« Sois patient, Job ! »
L’enfant continue de pleurer.
L’homme poursuit :
« La patience est la clé du salut, Job ! »
L’enfant ne cesse de crier.
« Tout a une fin, Job ! »
Un passant lui dit :
« On dirait que tes paroles ne calment pas ton enfant, Job ! »
L’homme répond :
« Job, c’est moi. Et la patience est tout ce qu’il me reste. »

 

4.3.3. Nietzschéenne (Nitshawiyyah)

La prostituée insista pour recevoir le paiement convenu à l’avance avant de suivre son client dans la forêt voisine. Elle chuchotait ses mots avec espièglerie et balançait ses courbes de manière lascive...

Soudain, un voleur surgit, brandissant une épée de la main gauche et tentant de toucher la poitrine de la femme de la droite.

Furieux, le client se jeta sur lui. Les deux hommes roulèrent au sol, s’empoignant avec rage.

Pendant ce temps, la prostituée, en sécurité sous un chêne, se déshabilla sensuellement, prête à célébrer la victoire avec le vainqueur.

 

4.3.4. L’Homme et le Chien (al-Rajul wa-al-Kalb)

Les gardiens de prison se demandaient pourquoi un chien partageait la cellule d’un nouveau détenu.

Avec patience, ils découvrirent que le chien avait refusé d’être séparé de son maître, qui s’était évanoui à l’annonce de sa condamnation à perpétuité avec travaux forcés.

Quand les gardiens poussaient l’assiette de nourriture sous la porte, ils observaient la réaction des deux « prisonniers ».

D’abord, l’homme mangeait le pain trempé dans la sauce, laissant l’os au chien.
Ensuite, avec du bœuf salé, il mangeait la viande et laissait l’os.

Puis, quand on servit du poulet, il mangea la cuisse et laissa l’os.

Enfin, le jour où l’on servit des hamburgers pour une visite d’une ONG internationale, l’homme engloutit tout, ne laissant rien.

Le chien n’en crut pas ses yeux...

Il resta silencieux longtemps.

Puis gémit.

Puis aboya furieusement.

Puis attaqua son ami...

Et le dévora.

 

 

4.4. Trois micronouvelles de Hamid Rakkata

4.4.1. Pirates (Qarāṣinah)

Il remporta toutes ses batailles sur les mers et les montagnes...

Mais il perdit face à la femme qui navigua soudainement en lui.

 

4.4.2. L’Informateur du quartier (Mukhbir al-Ḥayy)

Derrière ses lunettes noires, l’informateur assis dans un coin du café scrutait le boulevard, comptait les souffles des passants, persuadé d’être invisible.

Pendant ce temps, des enfants, de l’autre côté de la rue, se faisaient des clins d’œil moqueurs en regardant son pantalon déboutonné.

 

4.4.3. La Fille aux pommes (Bāʼiʻat al-Tuffāḥ)

Sous le vieux pommier, elle lui faisait la cour.

Une petite pomme tomba en plein sur son cœur.

Il sortit de sa rêverie et courut pour la ramasser.

Elle s’éloigna, emportant deux pommes vertes... désolée de la naïveté des hommes, et de l’absurdité des fruits de toutes saisons.

 

 

4.5. Quatre micronouvelles de Hassan Bertal

4.5.1. Le Froid et l’Ennemi

On lui avait appris à affronter l’ennemi comme il affronte le froid.

Alors, il partit en guerre... en bonnet, manteau et gants.

 

4.5.2. Retour en arrière

Il refusait de revenir en arrière dans le temps.

Mais en courant vers la victoire, il atterrit… à l’ère préhistorique.

 

4.5.3. Inceste

Elle découvrit subitement une grossesse illégitime.

Elle ne pouvait pas accepter ce bébé comme son fils.

Elle accusa son père d’inceste et présenta l’enfant comme... son frère.

 

4.5.4. Antiféminisme

Il luttait pour libérer son peuple.

Une fois la victoire acquise, il refusa… de libérer sa femme.

 

 

4.6. Deux micronouvelles de Abdallah Al-Mouttaqi

4.6.1. Attention, s’il vous plaît !

Il sortit en pyjama, sans même s’en rendre compte.

Personne ne remarqua rien : ni le concierge, ni les passants, ni les amis du café, ni même le serveur.

Seul le miroir le remarqua... ce soir-là, quand il fouilla dans son armoire à la recherche de son pyjama.

 

4.6.2. La veille de l’Aïd

L’enfant rentra à la maison tout excité.

Il était fier de ses habits neufs et des pièces reçues de ses proches.

Avant qu’on ne serve le dîner, sa mère lui cria :
« Enlève tes vêtements, petit... Il faut les garder propres pour demain ! »

 

 

4.7. Trois micronouvelles de Smail El Bouyahyaoui

4.7.1. Échange (Muqāyaḍah)

Le premier sortit sa main de sa poche.

Le second sortit un sourire de son ventre.

Le premier réchauffa sa poche avec le sourire.

Le second réchauffa son ventre avec la pièce.

 

4.7.2. Divorce (Ṭalāq)

En posant sa tête sur l’oreiller, il découvrit qu’il en avait deux :

L’une qui rêvait, l’autre qui écrivait une micronouvelle.

Il maudit l’obscurité et appela son stylo à la rescousse.

Au matin, la tête rêveuse refusa de fusionner avec la tête écrivaine.

Il divorça d’elle... et continua sa vie avec une tête à « micronouvelle ».

 

4.7.3. Libération (Taḥrīr)

J’ai sorti mon oiseau de sa cage et l’ai posé dans ma paume. Il attendait l’instant de l’adieu.

Mon oiseau m’a regardé. Il a nettoyé mes ailes enfermées dans ma cage éternelle.

Il m’a offert une plume en souvenir.

Il m’a embrassé le front...

A rassemblé ses ailes…

Et m'a libéré.

 

 

5. Conclusion

Au fil de l’histoire, le Maroc a souvent été critiqué par des figures culturelles du Machreq arabe, accusé de copier leur culture et leurs arts puis de les réexporter dans le Machreq. Après l’indépendance en 1956, le Maroc a aussi gagné en autonomie dans plusieurs domaines, se libérant de l’influence du Machreq. Depuis, le pays a forgé de nouvelles traditions en culture, pensée, art et littérature, marquées d’un caractère nettement marocain. Aujourd’hui, à soixante ans d’indépendance, la culture marocaine s’affirme comme une actrice de premier plan dans le monde arabe, notamment en philosophie, critique et littérature. Cette position respectée lui a permis de jouer un rôle pionnier dans l’introduction de nouvelles formes littéraires, comme la micronouvelle, dans les pays arabes : organisation de festivals, encouragement d’initiatives d’acteurs littéraires arabes, et création de prix dédiés à ce genre émergent.

Alors que la micronouvelle reste peu acceptée dans de nombreux pays et institutions académiques à travers le monde, y compris dans les universités occidentales, les choix littéraires au Maroc ont suivi une voie autonome et singulière. Bien sûr, la micronouvelle n’est pas encore clairement définie ni distinguée d’autres formes d’expression courtes, telles que le haïku, le proverbe, l’aphorisme, la blague ou le message télégraphique. Cependant, des progrès rapides sont perceptibles dans plusieurs domaines : conceptualisation, critique littéraire et écriture créative. Des exemples significatifs sont désormais publiés en formats papier et numérique, et des auteurs marocains sont lus dans tout le monde arabe, du Golfe à l’Atlantique. Néanmoins, la belle réussite littéraire marocaine reste à consolider pleinement.

Au niveau des recommandations, la micronouvelle au Maroc doit encore se structurer autour de trois axes :

La terminologie

Comme dans la littérature moderne ailleurs, aucun consensus n’a été trouvé sur le terme désignant ce genre narratif. Certains se considèrent comme micronouvellistes  (auteurs d’"alqissah alqassirah jiddan" en Arabe), d’autres comme auteur de Fiction éclair (traduction littérale de "Flash Fiction" en Anglais et de « Alqissah Alwamdah" en arabe), d’autres comme auteurs de récit bref ou récit très bref ("Alsard alwajiz" en Arabe), Une quatrième catégorie des écrivains impliqués dans ce genre littéraire reprend le terme espagnol cuento de un minuto.

 

La longueur

Il n’existe pas de standard unique déjà établi. Certains auteurs restent fidèles au format ultra‑court (une ou deux lignes), comme Hassan Bertal. D’autres alternent entre deux et cinq lignes, comme Saadia Bahadda et Hamid Rakkata. Un troisième groupe, incluant Abdallah Al‑Mouttaqi et Smail Elbouyahyaoui, adopte un format de quatre lignes. Enfin, certains suivent l’esprit des nouvelles minutes, contenant entre cinq et vingt lignes, soit environ une minute de lecture. Ainsi, la micronouvelle au Maroc, tout comme en Amérique latine, n’a pas encore fixé sa forme définitive. Parmi les auteurs latino‑américains, seuls Juan José Arreola et, au Maroc, Hassan Bertal se sont engagés dans le format d’une ou deux lignes — un modèle encore ouvert à l’exploration.

 

L'esprit narratif

La micronouvelle marocaine côtoie et partage certains traits avec d’autres formes narratives courtes : proverbes, aphorismes, blagues, haïkus et messages télégraphiques. Elle partage avec eux la brièveté, le style minimaliste, le choix de mots clairs et connotés. Toutefois, elle s’en distingue sur quatre points :

o  Elle évite l’humour jusqu’à la fin, pour ne pas être confondue avec les blagues.

o  Elle se démarque des fables et moralités, contrairement aux proverbes et maximes.

o  Elle est moins sèche linguistiquement que le message télégraphique, qui rapporte des faits bruts.

o  Elle ne se confond pas avec un haïku en prose : la micronouvelle garde une progression narrative — d’une situation initiale, passant par une crise, jusqu’à une résolution.

References

[1] Bahadda, Saadia: Waqqa'a Mtidadahu Wa Rahal [= Il a signé son extension et s’est retiré] (micronouvelles). 1st Edition. (Casablanca/Morocco: al-Ṣālūn al-Adabī, 2009). p.77.

[2] Ibid., p.17.

[3] Ibid., p.21.

[4] Maazi, Ezzeddine: Ḥubb ʻalá ṭarīqat al-kibār [=L’amour à la manière des grands] (micronouvelles). 1st Edition. (Morocco: Dār Walīlī, 2006). p.38.

[5] Ibid., p.56.

[6] Raïhani, Mohamed Saïd: Ḥāʼ al-Ḥurrīyah [= La clé de la liberté] (Fifty Very Short Stories). 1st Edition. (Rabat/Morocco: Ministry of Culture, Silsilat Ibdāʻ, 2014). p. 33.

[7] Raïhani, Mohamed Saïd: “Ayyūb” [= Le prophète "Job"].  Majarrah Magazine. Issue 13. Kénitra (Morocco): al-Būkīlī lil-Ṭibāʻah, Autumn, 2008. pp 164-166..

[8] Raïhani, Mohamed Saïd: Ḥāʼ al-Ḥurrīyah . Op. Cit. pp. 35-36.

[9] Rakkata, Hamid: Dumūʻu Farāshah [= Les larmes du papillon] (micronouvelles). 1st Edition. (Rabat/Morocco: Al-Tannūkhi, 2010). p. 42.

[10] Bertal, Hassan: Abrāj [= Signes du zodiaque] (micronouvelles). 1st Edition. (Rabat/Morocco: Ministry of Culture, Al-Kitab Al-Awwal, 2006). p.15.

[11] Ibid., p.16.

[12] Ibid., p.25.

[13] Ibid., p.27.

[14] Al-Mouttaqi, Abdallah: al-Kursī al-Azraq [= La chaise bleue] (micronouvelles). 1st Edition. (Casablanca/Morocco: Manshūrat Majmū’at al-Baḥth fi al-Qissah al-Qaṣīrah fi al-Maghrib, 2005). p.26.

[15] Ibid., p.16.

[16] El Bouyahyaoui, Smail: Ashrabu Wamīḍ al-Ḥibr [= Je bois l’éclat de l’encre] (micronouvelles). 1st Edition. (Casablanca/Morocco: Manshūrāt al-Zawiyah, 2005). p.67.

[17] Ibid., p.11.

 

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